Commémorations de 14-18 : se souviendra-t-on d'Emile Masson ?
Par JF Lugué le lundi 10 novembre 2008, 22:31 - Lien permanent
A l'heure ou certains rabachent
encore que pendant 14-18 "nos soldats sont morts pour la
France", j'ai envie de faire partager les convictions du
très prophètique Emile Masson. Emile Masson(1869-1923) est un Breton qui a été
un adversaire résolu de la violence et de toute autorité arbitraire. Je lui
attribuerais volontiers le surnom que certains lui ont donné : "le Gandhi
Breton". Lui, le "professeur de liberté*", il se retrouva
presque esseulé parmi les intellectuels français, en pleine période de folie
collective et d'Union sacrée. Engagé sur tous les
fronts des grands évènements de la fin du XIXème et début XXème (affaire
Dreyfus, révolution russe, ...), il fût un grand défenseur mais aussi promoteur
de toutes les cultures humaines et particulièrement de la culture et de la
langue bretonne. Emile Masson est un auteur terriblement enraciné à la Bretagne
mais prodigieusement universel et intemporel. Rajoutons qu'il fût un écologiste
avant l'heure (le terme n'existait pas à l'époque) et qu'il développait une
vision pacifiée entre l'homme et la nature.
extrait du site de "recherche anarchiste"
http://raforum.info/article.php3?id_article=745
MASSON, Émile. "Sous le Tocsin"
Extrait du roman pacifiste , L’anneau de rubis, écrit en 1920, qui met en scène les amours d’une jeune bretonne et d’un jeune poète allemand pendant la Grande Guerre, tous deux révolutionnaires et pacifistes.
Car les fruits sont là. Car les fleurs sont là. Voici les crêtes fleuries des plus hautes montagnes, et les profondeurs fécondes des plus creuses vallées. Voici les solitudes, et voici les multitudes, voici les multitudes et les solitudes enchantées des champs bornés. Voici la terre entière sous les cieux couronnée de gloire : gloire des moissons ; gloire des fruits ; gloire des fleurs ; gloire de la lumière.
Voici la terre et les cieux retentissants de l’Hosannah des créatures, des petits de Bête et des petits de l’Homme.
Et les poissons eux-mêmes, du sein des eaux transparentes, illuminent l’air des arcs-en-ciel de leur béatitude…
Ce samedi Ier août à cinq heures de l’après midi…
Une petite nuée comme la paume de la main d’un homme
Monte de la terre, et annonce « le jour de la grande tuerie ».
Le premier ébranlement sourd ;
Le premier frémissement sonore.
Le premier tremblement du premier sanglot.
Le premier sanglot.
Le lent, lourd, balancement du bourdon,
Bourdon-larme de bronze ;
Bourdon-larme de fonte ;
Ou bourdon- larme d’acier
Larme-lingot de toutes les larmes figées en un bloc, des hommes, des femmes, et des enfants.
Le premier sanglot.
Le premier essor funèbre de la pointe du premier clocher.
Le premier coup d’aile noire.
Le premier froufroutement des ailes noires qui monstrueusement s’enflent, s’élargissent, dans la gloire de la lumière ; l’éteignent, la brisent en une averse de sang, qui durera
QUATRE ANNEES , NUIT ET JOUR.
La première goutte lourde de douleurs ;
La première larme de douleur coulant,
Tombant sur la face du pauvre monde ;
La première chute sourde de la première larme massive des clochers du monde ;
Et puis la seconde.
Et puis la troisième…
Et puis, peu à peu, les frémissement croisés, les ébranlements mêlés, les tremblements confondus, les sanglots voyageurs qui se rencontrent dans l’espace, d’un clocher à l’autre, du dernier des misérables petits clochers perdus au fond des plus sauvages campagnes, - au premier des plus magnifiques clochers des plus somptueuses cathédrales des cités.
L’envol, la montée dans la gloire infinie du ciel, des ailes sonores ;
l’escalade hideuse des chauves-souris lentes, lourdes, qui rejoignent leurs ailes velues, et les entrecroisent et les entrecousent l’une à l’autre, étendant sur le monde le linceul ininterrompu, sans couture, - des derniers hameaux aux premières cités.
L’universel, illimité ébranlement, tremblement, frémissement sourd, lent, lourd, du glas, du tocsin, de la masse-sanglot.
Le Jour de la grande tuerie !
Alors le ricanement sadique : grincez, sabres, épées et coutelas !
Ah ah ! jusqu’ici on tuait dans l’ombre et dans la nuit, on saignant goutte à goutte enfants, femmes, hommes, dans un chuchotement, un palpitement d’oiseaux de nuit.
Un peu de terre sur la fosse. Tout est dit ;
Mais voici : maintenant, larmes au clair ! Pardieu, on va saigner au grand jour, au plein soleil ! Masques levés, à merci, sans merci, gloire à ieu !
Allons, allons ! Hosannah ! Dieu le veult ! Faces humaines, fronts, crânes, yeux, mâchoires ; et vo,s gorges, poitrines, flancs, ventres ! Et vous, membres, bras, jambes, mains et pieds ! Allons, allons ! Prépares-vous ! dépouillez-vous ! Voici le Jour de la grande tuerie !
On va vous saigner, artères, veines, cœurs ! on va vous crever, yeux, poumons, et reins, et viscères de tout genre. Pas de quartier ! allons, allons ! apprêtez-vous à gicler votre sang, votre vie, votre âme !
Ohé, femmes ! enfants ! hommes ! Entendez ricaner le fer ! entendez grincer le feu ! On forge. On affûte. On aiguise. On appointe. On martèle.
Revolvers, fusils, carabines, canons et mitrailleuses ; et lance-bombes, et lance-gaz ! Qu’on fourbisse ! Que brillent, étincèlent, éblouissent leurs âmes, à ces splendides créatures là !
Car elles ont des âmes, si les hommes n’en ont pas ! :
Du dernier village à la première métropole, où il y a un homme, il y a un assassin. Ou bien un qu’on va assassiner.
Là où il y a un homme, qu’il affûte, aiguise, aiguise, fourbisse le moindre bout d’acier sur quoi il peut mettre la main ;
Sa belle main d’homme !
Sa main intelligente ; sa main divine ; sa miraculeuse main qui va accomplir des miracles d’égorgement et de destruction !
Ah, ah, pardieu !gloire à Dieu ! Hosannah, au plus haut des cieux !
Il y a de par le monde entier, des casernes, des armées, des multitudes d’hommes jeunes et forts, et sains, et purs.
Qu’ils aiguisent, qu’ils affûtent ; qu’ils appointent, qu’ils forgent ; qu’ils martèlent ; qu’ils fourbissent ! ah ah ! grince le bon fer ; ricane le bon feu !
On va tuer, on va s’entretuer ! au clair soleil, à cœur joie. Quatre étés durant ! ou dans la nuit : quatre hivers durant ! On va « se bouffer la gueule » ! oui, la gueule, mes amis, ou le groin, hein, les cochons ! – La GUEULE… et autre chose ! Et autre chose itou, que je n’ose vous dire ! je n’ose dire tout !
Allons enfants de la Patrie ! Petits Enfants de toutes les Patries !
Vos têtes, vos gorges, vos ventres, vos membres, on va crever, dépecer, saigner tout ça !
Et vous, femmes, jeunes filles ou vieilles, faites-en autant. Allons, déculottez-vous, et vivement hein ? Préparez-vous qu’on vous la-foute, - puis qu’on vous saigne, qu’on vous crève, - oh, nom de dieu ; hisse ! ô volupté !…
Quant à vous, hommes, ça va sans dire, hein ? En joue, nom de dieu ! et visez bien !
C’est la Guerre. Par trente nations du monde, sous le tocsin, s’étire hideusement, s’éveille la Bête, et un souffle monte, un craquement formidable, ouragan où la lumière de l’Esprit vacille, disparaît.
La Bête pousse un hurlement de joie, car le festin est prêt : des millions de corps de belle chair humaine, de divine, de miraculeuse chair humaine, lui sont promis ; des millions de beaux corps humains, tremblants de vie, frémissants d’amour, vont lui être servis, tous vifs, palpitant de vie, ardents d’amour..biblio :
- Émile Masson, professeur de liberté (J. Didier Giraud et Marielle Giraud) Éditions Canope, 1991, 383 p.
- Émile Masson, prophète et rebelle (actes du colloque international de Pontivy, 26, 27 et 28 septembre 2003, sous la direction de J.-Didier et Marielle Giraud ; préface d'Edmond Hervé). Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2005. 349 p
Commentaires
Vous trouverez ci-après un courrier que j'ai adressé au maire de ma commune pour lui donner les raisons de ma non-participation aux cérémonies commémoratives du 11 novembre. L'engouement commémoratif actuel me parait vraiment suspect.
Monsieur le maire,
Mardi prochain, se dérouleront les cérémonies commémoratives du 11 novembre. Je ne serais pas présent à ces commémorations pour des raisons personnelles. Je ne souhaite pas que ma position soit prise pour un manque de respect pour les soldats tués dans cette guerre. J'ai eu, l'année dernière, l'occasion de visiter les terrains de bataille de Verdun et j'ai pu me rendre compte de l'horreur de ce conflit.
Le dernier combattant français de la première guerre mondiale vient de disparaître et cela aurait pu être l'occasion d'une réflexion sur la manière que pourrait prendre le nécessaire souvenir du à une génération injustement sacrifiée. Les commémorations, telles qu'elles se déroulent généralement entretiennent plus souvent l'esprit nationaliste et cocardier, responsable de la tuerie de 14-18, qu'elles ne participent à la réconciliation entre les peuples.Les drapeaux et hymnes européens auraient du depuis longtemps remplacer les symboles nationaux.
Il est d'autre part regrettable, que 90 ans après, « les fusillés pour l'exemple » et les mutinés de 1917 n'ont toujours pas leur place sur les monuments aux morts. Victimes d'une justice militaire expéditive, ils mériteraient certainement davantage le respect national que certains maréchaux brutaux et incompétents.
Veuillez agréer, Monsieur le Maire, l'expression de mes sincères salutions.
Pour ma part, je suis allé ce matin assister à ma première commémoration... Un peu par curiosité il faut le dire, ce genre de cérémonies ne m'ayant jamais beaucoup attiré. Je partage assez ce que dit Laurent David quand il exprime qu'il ne se sent pas en phase avec l'esprit cocardier et nationaliste.
J'accepte difficilement qu'on dise que les soldats de la première guerre mondiale soient morts "pour la France". C'est une relecture complète de l'histoire, sans doute pour donner une certaine transcendance à ce qui a été une énorme boucherie entretenue par une haine du "boche". Haine élevée par toutes les sphères de l'Etat (dont l'éducation) de l'époque au rang de valeur...Emile Masson décrit admirablement cet état d'esprit qui régnait dans toutes les classes sociales. J'ai 2 grands oncles qui sont morts sur les champs de bataille à la fleur de l'âge. Ils sont morts parce que la société leur a demandé d'aller combattre, pas pour leur "amour de la patrie". Cette guerre aura provoqué de nombreuses victimes, les plaies auront été nombreuses (économiques, natalité, ...) comme l'a rappelé longuement Vincent Bourguet, maire de Redon dans son discours ce matin à la mairie. Mais une guerre c'est aussi une perte culturelle incommensurable pour l'humanité... Perte d'identité notamment pour la Bretagne mais aussi pour toutes les autres régions françaises. Dans une France qui avait engagé sa révolution industrielle, le soldat - paysan était bien bon pour le front ...
Pour en revenir à ce matin, les discours entendus (du sous-préfet et de V. Bourguet) ne m'ont pas semblés rétrogrades. Il revient aujourd'hui de donner du sens à ces temps de mémoire pour sortir du champ nationaliste. Nous n'y sommes pas encore : les rites dans ce genre de cérémonie sont très codifiés et l'Etat contrôle... Il ne serait pourtant pas inconcevable de voir par exemple d'autres drapeaux que les drapeaux français... Au moins celui de l'Europe et des drapeaux alliés! Et pourquoi pas celui de la Bretagne (qui a quand même fournit un gros bataillon de chair à canon)?
Je viens d'entendre que N Sarkozy veut réhabiliter la mémoire des "fusillés pour l'exemple". C'est une bonne chose.
Poursuivons la réflexion et donnons du sens à ces nécessaires temps de mémoire.
L'idéal pour moi, c'est l'abandon de tous les drapeaux et Hymnes. Un drapeau, qu'il soit bleu-blanc-rouge ou noir et blanc avec des hermines ça sert toujours à se regrouper entre soi et donc à exclure les autres.
Le délire commémoratif actuel, on n'a jamais autant parlé de la guerre 14-18, me semble vraiment inquiétant. Il vient s'ajouter aux délires proférés contre les siffleurs de marseillaise (chant crétin comme pas possible), aux délires chauvin des commentateurs sportifs entendus lors des jeux olympiques (à quand l'arrêt des hymnes pendant les JO ?). Depuis une ou deux décennies ont avait foutu la paix aux jeunes sur ces questions de commémorations. Les idées d'ouverture sur le monde, d'altermondialisme sont alors apparus.C'est cela qu'il faut défendre
aujourd'hui. Le retour des commémorations nationales est suspect, car il semble être une riposte aux idées d'ouverture et d'universalité.
Il y a longtemps que " Tous ces gros qui font la foire" (cf "la Chanson de Craonne") ont bien compris que le nationalisme c'était pour les idiots. Leur capitaux n'ont ni hymnes ni drapeaux.
Pourquoi commémore-t-on certains évènements et pas d'autres ? Le 8 mai c'est pour nous la fin de la guerre 39-45, mais ne serait-il pas aussi utile de se souvenir que le 8 mai 1945, l'armée française massacrait des milliers d'algériens à Sétif. Ne faut-il pas se souvenir des massacres de cette même armée à Madagascar en 1948 ?
N'est-il pas gênant que lors des cérémonies d'hommages aux résistants et aux déportés, ce sont des soldats de la guerre d'Algérie qui portent les drapeaux ?
Est-il normal qu'une partie des cérémonies officielles se déroulent à l'intérieur des églises ?
Les questions sont nombreuses mais celle qui me semble la plus importante c'est " pourquoi, aujourd'hui, ce retour des drapeaux et des cocardes ?"
Effectivement, sans doute depuis toutes les époques et les Pays, les cérémonies patriotiques ont dû être le théâtre de bon nombre d'hypocrisies, tu en as cité quelques unes, on pourrait facilement rallonger la sauce avec des évènements plus récents avec des exactions impliquant l'armée française en Afrique.
Faut-il toutefois ,sous le prétexte que l'idéal n'est pas atteint, refuser collectivement "notre devoir de mémoire" ?
Beaucoup de personnes "porte drapeaux" ont été elles-mêmes les victimes de la guerre . Je pense aux soldats d'Algérie qui n'étaient pas prêts pour le rôle qu'on leur a confié... Le fait de se retrouver à une commémoration, leur permet sans doute de mieux supporter le choc psychologique qu'ils ont dû souvent encaisser tout seul.
Pour ce qui est des drapeaux, je ne suis pas d'accord avec toi. Le drapeau est un symbole qui peut parler au cœur ou à la raison... Cela ramène à des considérations sur l'identité collective. Le drapeau français ne me gêne pas, même si j'ai l'impression que l'Etat français fait un hold-up sur la mémoire collective en affichant uniquement le drapeau tricolore. J'aurai préféré une multiplicité de drapeaux, tout simplement pour témoigner de notre attachement à l' identité plurielle! Ma conviction intime est qu'il est sain de se sentir : breton, français, européen et citoyen du monde en Bretagne (ou dans le désordre si tu préfères). Le nationalisme est une pathologie de l'identité. Mais ce n'est pas en supprimant toute référence identitaire (comme les drapeaux et les hymnes) qu'on supprimera le nationalisme. Bien au contraire, on recréera d'autres références identitaires encore plus factices, (et donc potentiellement dangereuses) que celles qu'on aura fait ou tenté de faire disparaître. L'Histoire en possède quelques exemples fameux. Je suis persuadé que le meilleur anti-dote aux délires nationalistes, c'est l'identité plurielle... condition sine qua none à la réalisation d'une véritable unité. L "unité dans la diversité" est une devise qui me plaît bien!
Par contre d'accord avec toi sur les paroles de la marseillaise. Il est grand temps de les changer. Quand on sait qu'un noir est arrivé à la maison blanche, ça ne devrait pas être si difficile que ça, de changer quelques paroles haineuses d'un hymne.
D'accord avec laurent sur les dérives nationalistes jamais très loin, surtout en période de crise; on a vite fait de désigner"lautre", l'étranger comme le coupable de nos difficultés; mais, il ne faudrait pas non plus déserter le terrain des commémorations: elles sont ce que nous en faisons; sur le blog "liredon", j'ai choisi de mettre à l'honneur Henri Barbusse dont on ne parle plus beaucoup mais qui devint pacifiste pendant la guerre en participant sur le front 'au feu" et en tant que brancardier...j'y ai ajouté une photo "de famille", mon grand-père, tué sur le champ de bataille dans la Somme, corps jamais retrouvé, comme des centaines de milliers d'autres...pas de gloire là-dedans, juste une souffrance endurée par toute la famille, veuve avec trois enfants; cette réalité a été celle de milliers de familles et a marqué plusieurs générations...pour moi, c'est le sens de la commémoration.
Salut!
rené