Ensuite, en cours, il y avait l'autre épreuve, remplir les fiches
d'identité, décliner son nom et celui de ses parents. La Bretagne des
années soixante était monogame, patrimoniale et fidèle, et les veuves ne
se remariaient pas . Alors, le monde se partageait de nouveau en deux :
ceux qui écrivaient le même nom de famille à chaque ligne et ceux qui
comme moi en écrivaient plusieurs, les orphelins,les adoptés,les tombés
du premier lit, les rapportés, les bâtards, les pas normaux, fils de
rien, traines misères et enfants de putains; ceux qui angoissaient de
devoir s'affronter comme à chaque rentrée à ce terrible mur de honte et
de torture : Profession du père ? que dire ? comment expliquer l'immense
vide ?
Mais dès l'après midi çà allait mieux, on était enfin dans le cœur de
l'affaire: apprendre, et pour commencer faire l'inventaire des
connaissance acquises, du niveau et des capacités et là j'avais ma
revanche sur les fils à vrai papa. Dès le première contrôle, je mettais
les choses au point, j'étais le meilleur, le plus savant, le plus
intelligent , le plus brillant, je serais le premier de la classe et la
messe était dite. J'aurais bien aimé qu'il y ait eu aussi là à ce moment
quelques filles pour qu'elles m'admirent et m'aiment pour cela, si
possible des premières de classe belles et intelligentes, sauf qu'aller
à l'école avec des filles ce n'était pas dans les mœurs de l'époque.
Il y avait certes des robes dans les couloirs, il s'agissait de
soutanes, et parfois dessous des trucs pas net du tout.
Sur ce point là pas besoin de circulaire au parents, ni de discours du
professeur principal. Instinct de survie et messages passés par mille
voies secrètes à chaque rentrée imprimaient dans toutes nos têtes
quelques messages simples : ne jamais aller à moins de trois à
l'infirmerie et dans certains bureaux. Le curé de Camaret, ce queutard,
c'était aussi un salaud de pédophile.
Ultime précaution :conseil maternel avisé, sagesse enfantine
instinctive, à moins que ce ne soit un souvenir cuisant de catastrophe
antérieure : repérer tout de suite où étaient les toilettes et anticiper
par précaution à chaque occasion propice, car dans ces jours
particuliers, messieurs les boyaux en profitaient toujours pour venir
semer leur zone. Comme si la vie n'était pas déjà assez compliquée comme
çà ! Enfin faut pas trop qu'on se plaigne, nous les garçons, on avait au
moins un avantage : la rentrée, on était sur que çà tombait pas en même
temps que les règles, mais de cet avantage là, on en n'avait pas
conscience."
Hervé Le Bouler (Aout 2009)